Air du temps
REFLEXION SUR L'EVOLUTION DU MONDE
1er avril 2025
Pour la science
Résumé :
Des « libertariens » de tout poil, des idéologues antiscience, et un repris de justice sont au pouvoir aux Etats-Unis. Les attaques de Trump contre la science représentent un véritable suicide pour les Etats-Unis. Pour contrer les tenants des époques les plus ténébreuses de l’Histoire de l’humanité, les forces de l’espoir sont en marche et il faut les renforcer.
L’ une des composantes essentielles qui fait l’humain…
la faculté d’indignation,
et l’engagement en est la conséquence.
Stéphane HESSEL
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Figure 1.
7 mars 2025. Stand up for science. Sur le parvis de l’Institut Universitaire Européen de la Mer (IUEM), des scientifiques du Technopôle Brest-Iroise manifestent en nombre contre l’obscurantisme et les attaques contre la science (crédit : Sylvain Petek, IUEM).
- « Nous sommes rentrés dans une période sans précédent et effrayante » m’écrit mon ami Doug (prénom modifié voir [1]) de l’USGS (United States Geological Survey) à San Francisco (Californie). Il poursuit : « La clé sera de convaincre le peuple américain que la perte de la science laissera notre pays dans un état de péril. Nous devons mieux expliquer aux électeurs comment la science a amélioré leur vie et celle de leur famille et comment la perte de la science menace notre bien-être. »
- Nicole(1) de l’ODU (Université Old Dominion, à Norfolk (Virginie) me dit : « À ce stade, la plupart des fonds consacrés aux océans et à l'environnement ont été supprimés ou gelés. Je ne sais pas exactement quelle part de mon financement fédéral sera supprimée / annulée. Je crains que mes étudiants ne puissent pas terminer leurs études ». Elle ajoute : « J'ai envoyé des lettres à mes représentants au Sénat et au Congrès dans l'espoir d'augmenter le nombre de manifestations anti-Trump. »
- Quant à Rob (1) du LDEO (Lamont-Doherty Earth Observatory) de Palisades (New-York), il déclare :
« La meilleure façon de caractériser cette période est de la qualifier de chaos et d'incertitude…De nombreux décrets du président sont contestés devant les tribunaux. … M. Trump usurpe des pouvoirs que la Constitution attribue au Congrès, et non au président. »… « Aujourd'hui même, j'ai appris que l'American Geophysical Union[2] s'était jointe à une action en justice. Je suis heureux de voir de grandes sociétés scientifiques s'impliquer, car il est difficile pour les scientifiques individuels d'avoir beaucoup d'effet. »
- « Ces dernières semaines ont été étranges et plutôt folles », m’écrit Bob (1) de l’USB (Université of South Alabama : « De nombreux responsables de programmes de la National Science Foundation (NSF) ont démissionné en raison des directives de l'administration et de son objectif déclaré de supprimer les programmes de diversité, d'équité et d'inclusion du gouvernement américain, au-delà de l'autre objectif qui est de réduire les dépenses » … « S'il s'agit là de questions importantes pour la communauté scientifique, ce qui est plus gênant, c'est le ton de rancœur contre les alliances internationales solides que nous avons depuis plus d'un siècle (par exemple, le Canada, le Mexique, la France, le Royaume-Uni) et qui semblent gêner l'administration actuelle… »

Figure 2. Un célèbre climatosceptique pris dans une tornade climatique (Crédits : P. et I. TREGUER / Création IA)
Les ingénieurs du chaos
En ce mois d’avril, impossible de ne pas parler de l’actualité mondiale et du chaos introduit dès le début de l’année 2025 aux Etats-Unis, et au-delà, par l’accès au pouvoir des « libertariens » de tout poil, de militants antisciences[3], et du comeback de Donald Trump, repris de justice[4]. C’est le moment de relire Les ingénieurs du chaos, ouvrage de Guilano de Empoli paru en 2023[5].
Ces « ingénieurs » promettaient de changer les règles du jeu politique et le visage de nos sociétés. C’est chose faite. On en voit tout de suite les conséquences à l’échelle internationale où les plus forts déclarent sans vergogne vouloir écraser les plus faibles. Le principe des partisans de MAGA (Make America Great Again) est simple : je supprime immédiatement le financement de toute action et l’emploi de toute personne, fut-elle agent fédéral, qui s’écarte de mon étroite idéologie et qui ne me rapporte pas à court terme. Quand plusieurs de mes amis états-uniens me proposent d’échanger non pas sur leur courriel professionnel mais sur leur adresse personnelle, je me dis que les Etats-Unis sont décidément revenus à l’époque de la chasse aux sorcières maccarthiste (1950-1954) pendant laquelle des dizaines de milliers de personnes aux velléités sociales, ou marquant leur différence dans leur comportement quotidien, étaient qualifiées de « communistes » (le crime suprême en période de guerre froide), avec à la clé de dramatiques conséquences[6]. Certaines ont préféré fuir les Etats-Unis plutôt que d’être emprisonnées. La plus célèbre d’entre-elles est Charlie Chaplin dont les films satiriques dénonçaient notamment l’abêtissement des travailleurs par le fordisme et agaçaient les maccarthistes.
Les idéologues de MAGA, partisans des « vérités alternatives », celles qui les arrangent fussent-elles fausses, s’en prennent désormais ouvertement aux sciences et aux scientifiques. Fort de l’aval qu’ils ont reçu d’une majorité du peuple américain, ils s’attaquent aux organismes scientifiques aux Etats-Unis et au-delà[7]. Donald Trump, allié à l’ultra-riche Elon Musk, a décidé « des licenciements massifs (pour) décimer les agences scientifiques américaines » comme le dénonce la prestigieuse revue Science[8]. En sont victimes, avec des coupures de crédits fédéraux et des milliers de licenciement à la clef, le Department Health and Human Services (DHHS), qui s’occupe de la santé et des services sociaux, l’United States Geological Service (USGS), équivalent de notre BRGM (Bureau de Recherches Géologiques et Minières), l’US Fish and Wildlife service (USFWS) qui couvre la biodiversité et les espaces naturels, et même la National Nuclear Security Administration qui contrôle la sécurité des centrales nucléaires et des matières nucléaires. La NOAA (National Oceanic and Atmospheric Administration est également sous le feu de Musk - Trump, notamment les chercheurs et les programmes qui mettent en œuvre les thèmes « changement climatique » « pollution » « ressources naturelles ». Idem pour la National Science Foundation (NSF), l’agence qui joue un rôle considérable pour le financement d’un très large éventail des recherches scientifiques ainsi que pour la National Aeronautics and Space Administration (NASA, Agence Spatiale), dont le directeur du programme de biologie et de biogéochimie des océans de la NASA a dû annoncer en février que l'appel d'offres de la NASA, était reporté pour une durée indéterminée. Il s'agit de la demande de financement pour toutes les recherches liées à la NASA dans le domaine des sciences de la terre et de l'espace. L'absence de financement cette année constituera un revers majeur pour la communauté des chercheurs de la NASA, dont les effets se feront sentir pendant plusieurs années. A noter que la NASA a licencié la chercheuse sur le climat Katherine Calvin, scientifique en chef de l’agence , coprésidente du GIEC, nommée en 2022 pour conseiller la direction de l’agence spatiale américaine sur les programmes scientifiques et les investissements liés à la science[9]. Ceci vise à impacter la préparation du prochain rapport du GIEC.
Les attaques de Trump contre la science (Figure 2) représentent un véritable suicide pour les Etats-Unis. La science est un espace de haute compétitivité. Celui qui n’avance pas recule. Et cela se paiera très cher pour une nation qui constituait, jusqu’à présent et en particulier pour les jeunes, un attracteur majeur au niveau mondial.

Figure 3.
Evolution du Produit Intérieur Brut (PIB) par heure travaillée de 1970 à 2015. On notera que les USA ne font pas mieux que la France ou l’Allemagne. Crédit : R. Piketty[10]
Pourquoi MAGA est-il si agressif ?
« La réalité est que les Etats-Unis sont sur le point de perdre le contrôle du monde, et que les saillies trumpistes n’y changeront rien » écrit Thomas Piketty (École des hautes études en sciences sociales - EHESS), dans Le Monde du 15 février 2025. Son analyse économique, qui resitue les Etats-Unis dans une rétrospective historique[11], me paraît particulièrement intéressante. J’en reprends ici de larges extraits.
« Après avoir pris le contrôle par la force des voies maritimes, des matières premières et du marché textile mondial, les puissances européennes imposent, tout au long du XIXe siècle, des tributs coloniaux à tous les pays récalcitrants…. À la veille de 1914, elles se livrent une lutte féroce pour le contrôle des territoires, des ressources et du capitalisme mondial. Elles s’imposent même des tributs entre elles, de plus en plus exorbitants, la Prusse à la France en 1871, puis la France à l’Allemagne en 1919 : 132 milliards de marks-or, soit plus de trois années de PIB allemand de l’époque. Autant que le tribut imposé à Haïti en 1825, sauf que cette fois-ci l’Allemagne a les moyens de se défendre. » On connaît la suite tragique de l’Histoire. En Europe, les puissances chauffées à blanc finissent par se dévorer entre-elles.
Piketty pronostique l’échec du national-capitalisme.
Au 21ème siècle nous sommes désormais en pleine expansion de ce que Piketty appelle le national-capitalisme qui « finit toujours par décevoir les attentes populaires, car il repose en réalité sur des hiérarchies sociales exacerbées et une concentration toujours plus forte des richesses. Si le Parti républicain (des Etats-Unis) est devenu aussi nationaliste et virulent à l’égard du monde extérieur, c’est d’abord du fait de l’échec des politiques reaganiennes, qui devaient booster la croissance mais n’ont fait que la réduire et ont conduit à la stagnation des revenus du plus grand nombre. La productivité étatsunienne, telle que mesurée par le PIB par heure travaillée, était deux fois plus forte que celle de l’Europe au milieu du XXe siècle, grâce à l’avance éducative du pays. Elle se situe depuis les années 1990 au même niveau que celle des pays européens les plus avancés (Allemagne, France, Suède ou Danemark), avec des écarts si faibles qu’ils ne peuvent statistiquement être distingués (Figure 3).
Impressionnés par les capitalisations boursières et les montants en milliards de dollars, certains observateurs s’émerveillent de la puissance économique étatsunienne. Ils oublient que ces capitalisations s’expliquent par le pouvoir de monopole de quelques grands groupes, et, plus généralement, que les montants astronomiques en dollars découlent pour une large part du très haut niveau des prix imposés aux consommateurs états-uniens. C’est comme si on analysait l’évolution des salaires en oubliant l’inflation. Si l’on raisonne en parité de pouvoir d’achat, alors la réalité est très différente : l’écart de productivité avec l’Europe disparaît entièrement. »
Piketty (Figure 3) « constate aussi que le PIB de la Chine a dépassé celui des Etats-Unis en 2016. Il est actuellement plus de 30 % plus élevé et atteindra le double du PIB états-unien d’ici à 2035. Cela a des conséquences très concrètes en termes de capacité d’influence et de financement des investissements dans le Sud, surtout si les Etats-Unis s’enferment dans leur posture arrogante et néocoloniale. ».
L’évolution de l’économie, aux USA et dans le monde, est donc à suivre de près. Elle déterminera pour une bonne part le sort de Trump et de ses alliés. Voir également l’article de Stéphane Lauer[12] sur la « vision paranoïaque, erronée et indigente de l’économie » de la nouvelle administration étatsunienne.
Poursuivre résolument notre action pour la science et pour une société sobre.
Depuis la création de ce site web en mai 2020, mon but est de proposer quelques repères pour comprendre l’évolution du monde. L’importance pris par MAGA aux Etats-Unis et par ses alliés au niveau mondial menace les sociétés démocratiques où les sciences ont toute leur place au service du plus grand nombre.
Dans une période où tous nos paradigmes de référence ont sauté, nous devrions avoir deux priorités majeures.

1. RÉSISTER
Comme on le voit dans l’introduction de cet Air du temps, mes amis américains et plusieurs organismes scientifiques majeurs commencent à réagir avec les moyens qui sont à leur disposition, tant au niveau individuel que collectif[14].
Sur la résistance à l’idéologie d’extrême-droite et antiscience de Trump et Cie, Salomé Saqué a écrit un ouvrage remarquable[15], facile à lire, plein de faits et de bon sens. Le premier des éléments clés pour résister est bien sûr d’accéder à des sources d’informations solides pour contrer les ingénieurs du chaos et leurs alliés experts dans la propagation de fake-news à travers les réseaux numériques (Figure 4). Le journalisme de qualité, cela existe. Je peux en témoigner. Je suis personnellement abonné à 3 journaux quotidiens d’information sur le plan national et régional, à un hebdomadaire scientifique international, et à un mensuel d’analyse économique. Le second élément de résistance citoyenne est le partage d’informations de qualité avec son entourage, dans toutes les opportunités qui se présentent dans les réseaux familiaux et sociaux dont nous faisons partie. Le troisième est de s’entraîner à convaincre nos adversaires en les écoutant et en argumentant sans concession et sans relâche. Dans ce but, il serait pertinent de créer ou de renforcer des écoles de formation pour la transmission des connaissances scientifiques et économiques aux médias et au grand public. C’est une démarche dans laquelle je suis, de longue date, particulièrement impliqué et j’y reviendrai.
1. PROPOSER
Dans un monde fractionné par les réseaux sociaux qui prolifèrent en flattant les plus bas instincts d’Homo Sapiens, générateurs de mépris de celles et ceux qui sont différents de soi, favorisant les inégalités à toutes les échelles et générateurs de guerre, nous avons décidément besoin d’un projet de société sobre et démocratique, adapté aux évolutions du 21ème siècle, et ouvert sur le monde.
Comme je le montre dans mes chroniques, basées sur mes expériences personnelles depuis mon enfance, les forces de l’espoir sont à l’œuvre, toujours et partout. Sachons les soutenir ou les créer. Et renvoyons à leurs fantasmes tous ces tristes personnages dont les comportements sont dignes des époques les plus ténébreuses de l’Histoire de l’humanité.
[1] En raison de risque de répression, les prénoms de mes ami(e)s américains ont été modifiés pour éviter leur identification par l’administration Trump.
[2] AGU, dont je suis « fellow » depuis 2016.
[5] Giulano de Empoli. Les ingénieurs du chaos. Folio actuel (2023)
[6] https://fr.wikipedia.org/wiki/Maccarthysme: Entre les seules années 1947 et 1953, 26 000 employés de l'administration fédérale étatsunienne font l'objet d'une enquête approfondie. Il y eut 7 000 démissions et 739 révocations, au motif d'appartenance à des organisations dites subversives, d'immoralité sexuelle, de pratique homosexuelle ou de consommation de drogues.
[8] https://www.science.org/content/article/mass-firings-decimate-u-s-science-agencies
[13] https://blog.digimind.com/fr/tendances/reseaux-sociaux-france-monde-chiffres-utilisation-2023
[15 Salomé Saqué. Résister. Payot (2024)