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Air du temps

REFLEXION SUR L'EVOLUTION DU MONDE

1er  mars 2025

L'Europe des pêches

Interview de Pierre KARLESKIND

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Figure 1 : Pierre Karleskind, président de la commission des pêches du Parlement européen (2019-2024)

Résumé :  

Quelles sont les conséquences du BREXIT sur la gestion des pêches au niveau de l’Union Européenne (UE) ?  Celle-ci se rapproche-t-elle ou non d’une approche écosystémique ? Qu’en est-il au niveau international ?  Pierre Karleskind, président de la commission des pêches de l’UE de 2019 à 2024 répond à mes questions

 

Né en Seine-et-Marne, passionné par la mer, ancien élève de l’Ecole polytechnique et ingénieur de l’ENSTA, Pierre Karleskind (Figure 1) est docteur en océanographie[1] de l’Université de Bretagne Occidentale, soutenue à l’Institut Universitaire européen de la mer (IUEM). Elu député au parlement européen de 2019 à 2024 il a présidé la commission des pêches. Il a récemment animé une réunion de l’Axe Polaire de l’IUEM sur l’évolution des pêches dans les régions polaires. J’ai en profité pour lui poser quatre questions sur la gestion et l’évolution des pêches de l’Union Européenne (UE) qui se situent au 5ème rang an niveau mondial.

 

1.

Pourquoi et comment l’Union européenne intervient-elle dans la gestion des pêches ?

L’UE, de par le traité qui attribue ses compétences, dispose d’une compétence exclusive dans les zones économiques de ses pays membres. C’est une particularité. En fait l’UE ne dispose de compétences exclusives que dans les cinq domaines suivants : l’union douanière, l’établissement de règles de concurrence nécessaires au fonctionnement du marché intérieur, la politique monétaire pour les pays de la zone euro, la politique commerciale commune, et donc la conservation des ressources biologiques de la mer dans le cadre de la politique commune de la pêche (PCP).

 

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Figure 2. Zones économiques exclusives des nations d’Europe et de Méditerranée (crédit : GEBCO).

Pourquoi cette compétence en matière halieutique ?

Tout simplement parce que le poisson ne connaît pas les frontières. « Mobilis in mobile », comme écrit Jules Verne. Concrètement cela veut dire que c’est le niveau européen qui s’impose en matière de répartition des droits de pêche, autrement dit des « quotas ». Plus précisément, s’agissant des TAC (Totaux Admissibles de Captures, c’est-à-dire les quantités maximales de poissons d’une espèce pouvant être prélevées sur une zone et sur une période délimitées), sur la base de données scientifiques, chaque année la Commission Européenne (CE) fait une proposition. La décision appartient au Conseil des ministres de l’UE où les différents états-membres sont représentés. Il est tout à fait rationnel qu’il en soit ainsi car un pays membre donné ne pourrait seul gérer les stocks d’une espèce donnée de poissons qui se distribue entre différentes zones économiques et de pêche.

Tout pays qui rejoint l’UE doit donc partager l’accès de ses eaux avec les autres pays membres. Tout navire qui vient pêcher dans une zone nationale autre que la sienne doit donc disposer d’un quota national défini par l’UE. Par exemple un navire espagnol peut venir légalement pêcher dans le Golfe de Gascogne s’il est titulaire d’un quota pour une espèce donnée.

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Source: Observatoire européen des marchés des produits de la pêche et de l’aquaculture (Eumofa). Bilan d’approvisionnement en 2021.

Tableau 1. Pêches dans l’Union Européenne (en millions de tonnes fraîches) : Production, importation et exportation de produits de la pêche et de l’aquaculture par groupe de produits en 2021 (équivalent poids vif - usage alimentaire uniquement) : Captures de poissons : environ 2,9 millions (essentiellement espèces marines), soit 3% du total mondial, importations :  6,7 millions, exportation :  2,1 millions. L’UE est donc déficitaire (-1,7 millions de tonnes). A noter l’importance de l’aquaculture, également déficitaire de 2,1 millions de tonnes.

Par exemple, en 2025, compte tenu des avis scientifiques positifs et de l'amélioration de l'état des stocks, le Conseil des ministres de l’UE a décidé d'augmenter les limites de capture pour les stocks suivants : sardines (23 %) et baudroies (17 %) dans les eaux ibériques de l'Atlantique ; sole commune (1 %) dans le golfe de Gascogne ; langoustine (134 %) dans le sud du golfe de Gascogne et la mer Cantabrique. Mais, afin de préserver les stocks, le Conseil des ministres a, dans le même temps décidé, de réduire les limites de capture pour : le cabillaud (17 %) dans le Kattegat (entrée de la Baltique) ; la dorade rose (62 %) dans les eaux ibériques ; la langoustine (39 %) dans le golfe de Gascogne[2].

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Figure 3. Gestion écosystémique des pêches (crédit : The Pew Charitable Trust)

À noter que nous sommes très loin d’une gestion écosystémique des pêches (Figure 3) telle que définie par la FAO[3]. La politique de pêche de l’UE gère uniquement les quotas par espèces. C’était mon souhait d’élargir les compétences de la commission des pêches du parlement européen qui aurait pu devenir « la commission mers et océans » en intégrant notamment la relation ressource trophique – environnement, à l’échelle de l’écosystèmes marin concerné. J’ai œuvré au Parlement européen pour qu’un lien explicite soit fait entre la loi sur la restauration de la nature et les dispositions de la Politique commune des pêches[4].C’est important car les politiques environnementales sont de la compétence des états alors que précisément la gestion des pêches est arbitrée in fine à Bruxelles.

2.

Quelles sont les conséquences du Brexit sur cette

gestion ?

Le Royaume Uni a des ressources halieutiques importantes. Pour caricaturer, La France a les pêcheurs, les Britanniques ont le poisson. A l’issue du Brexit, Il y avait un réel risque de voir les pêches des pays membres de l’UE, dont celles de la France, interdites par le Royaume Uni dans sa zone économique exclusive (ZEE). Il faut se souvenir que d’autres pays l’ont fait, par exemple les îles Féroé et l’Islande. Toutefois c’est l’UE qui a le marché et il est donc de l’intérêt des Britanniques d’accepter des compromis. Ce qu’ils ont fait avec toutefois une réduction de 25% des quotas des pécheurs de l’UE dans la zone britannique. Tous les ans nous avons à négocier des TAC sur une centaine d’espèces. Sachant qu’un tiers de la pêche française se déroule dans les eaux britanniques, c’est donc un « sujet chaud » avec un impact en particulier sur des flottilles « côtières » qui vont pêcher dans les îles anglo-normandes ou pour les Boulonnais qui vont pêcher dans la Manche de l’autre côté du Pas-de-Calais. À partir de 2026 il va falloir négocier tous les ans les licences d’accès.  

À noter que l’accord de pêche « UE-Royaume Uni » prend fin en 2029. Des tensions en perspective car le contexte géopolitique ne sera plus le même et il faudra en particulier négocier sur l’accès au marché européen de l’énergie.

À noter la prise de position toute récente[5] du Président du Conseil européen qui dit explicitement que la pêche n’est plus une priorité dans nos relations avec les Britanniques.

Incidemment le Brexit a eu l’effet d’une boule lancée dans un jeu de quilles. En effet, si l’on prend le nord de l’Europe, c’est-à-dire les mers nordiques et l’océan Arctique où les pêches avaient fait l’objet d’une entente avec la Norvège, l’Islande, les îles Féroé et le Groenland, la distribution des espèces est chamboulée par le réchauffement climatique. En effet, plusieurs espèces pélagiques remontent vers le Nord. Pendant ce temps le Royaume-Uni vient donc de reprendre sa souveraineté sur ses eaux et dispose de nombreux droits de pêche. A l’époque dans le cadre de l’UE nous avions négocié l’accès aux eaux nordiques et arctiques avec en contrepartie l’accès des nations nordiques aux eaux britanniques. Sans les eaux britanniques, ces pays-là voient les accords de pêches avec l’UE dans des conditions bien moins intéressantes. De fait, nos discussions avec la Norvège sont devenues très tendues. Nous n’avons plus d’accord de pêche avec les îles Féroé, ni avec l’Islande. Avec le Groenland nous n’avons pas d’accord de réciprocité mais un accord de partenariat pour une pêche durable (APPD) : on paye 12 millions d’euros au Groenland pour que 12 bateaux européens aient le droit de pêcher dans leurs eaux et pour disposer d’un quota que nous donnons aux Norvégiens en échange de notre capacité d’accéder aux eaux norvégiennes.

Les cartes ont donc été rebattues par le Brexit à l’échelle européenne et au final la position de l’UE en matière d’exploitation de ressources halieutiques se trouve affaiblie. Tout devient plus compliqué.

Exemple pour le maquereau, poisson pélagique par excellence et dont l’évaluation des stocks dans les différentes ZEEs nationales est localement difficile à quantifier. On arrive à négocier un TAC avec les Etats riverains cités plus haut mais on n’arrive pas à aboutir sur la négociation des quotas pour chacun. Chacun s’arroge un quota, exorbitant pour certains, ce qui amène concrètement à des surpêches chronique de maquereaux aux îles Féroé. Une surpêche « légale » en quelque sorte, pas une surpêche au sens de l’ONU mais une surpêche tout de même…. C’est aussi vrai pour le hareng dans cette zone de la mer du Nord et dans l’océan Arctique.

3.

Comment les professionnels de la mer acceptent-ils cette gestion ?

Il faut noter une situation paradoxale. La très grande majorité des pécheurs (au total 70 000 navires en 2024 dont France 8,5%) sont des pêcheurs de petite pêche côtière. Mais ce n’est pas cette dernière qui crée le plus des volumes de la pêche européenne.  En fait, dans le traité de l’UE la politique commune des pêches (PCP) est définie dans la même logique que celle de la politique agricole commune (PAC) : elle doit assurer la juste rémunération des acteurs économiques et la souveraineté alimentaire. La PCP est donc définie comme une politique d’alimentation, sans avoir à tenir compte de considérations environnementales. On a d’abord regardé la capacité à produire. Elle a bien sûr évolué au cours des dernières années de telle sorte qu’on ait moins d’impacts sur la ressource biologique, en tenant compte de la renouvelabilité des stocks pour éviter tout effondrement. D’autres critères sont possibles comme celui de la rentabilité économique. En mettant l’accent sur l’accessibilité réciproque des navires aux eaux des différentes nations de l’UE, on s’intéresse de fait aux « gros » navires, ceux qui peuvent naviguer au-delà des ZEEs le plus proches. Quand on pilote un bateau français de moins de 12 m on ne va pas pêcher chez les Espagnols ou chez les Hollandais…

D’où, le sentiment que la PCP est faite pour les gros et que la régulation de l’activité de pêche concerne les plus gros bateaux. Et c’est vrai, elle a été faite pour ça sauf que bon an mal an cette régulation de l’activité de pêche s’est étendue à celle des navires plus petits, pour laquelle elle est peu adaptée.

Je le dis souvent par provocation : « l’enfer de la pêche, c’est la gestion depuis Bruxelles ». En d’autres mots la PCP est très légitime sur un certain de sujets mais très inefficace sur un certain nombre d’autres. Quand j’étais au Parlement européen j’étais frappé par le fait qu’on me demande mon avis en tant que député français sur la taille de la maille des filets pour pêcher le hareng en mer Baltique. Il me semblerait logique que ce type de sujet soit traité par les pays riverains de la mer Baltique. Certains sujets sont de pertinence régionale et devraient être traités au niveau de bassins maritimes. Ceux de la pêche artisanale me disent : pourquoi tout nous est dicté par Bruxelles ? Pourquoi avons-nous si peu de marges de manœuvre ?

PT : je pensais que les pêcheurs eux mêmes avaient finalement reconnu l’intérêt d’un travail commun avec les scientifiques pour la détermination de la renouvelabilité des stocks en tenant compte non pas de leur intérêt à court terme mais de leur intérêt à long terme ? C’est le cas il me semble non seulement pour les pécheurs de hareng à l’échelle de l’Atlantique nord mais plus localement pour les Bigoudens qui pêchent la langoustine.

PK : Je précise effectivement : « L’enfer de la pêche, c’est la mise en œuvre depuis Bruxelles ». Le renouvellement de la flotte composée de bateaux vieillissants est un vrai sujet.  Pourtant, Bruxelles reste absolument rigide et s’oppose aux aides individuelles pour remplacer les navires vieillissants. Or, il est essentiel de construire des bateaux neufs moins émetteurs de CO2. Je cite souvent l’exemple d’une jeune pêcheuse qui m’a visité au parlement à Strasbourg s’étonnant que dans sa zone la pêche de lieu jaune était restreinte alors qu’elle constatait son abondance et que les stocks n’avaient pas été ré-évalués depuis 5 ans.

PT : Que recommanderais-tu ?

PK : Il faut absolument approfondir la notion de régionalisation de la PCP. Il faut prendre la décision au niveau des « écosystèmes » sinon la décision risque de ne pas être adaptée. Par exemple pour le golfe de Gascogne. La France et l’Espagne sont directement concernées et pas les pêcheurs cypriotes, grecs ou maltais. Autre exemple pour les mers nordiques et arctiques, ce sont les pays riverains qui sont en grande majorité concernés et non les autres. Je vois en fait la PCP comme constituant un plan entier des affaires extérieures devant faire l’objet de discussions multilatérales entre les différents pays concernés. On est dans la logique des organisations régionales de gestion de la pêche (ORGP) de la FAO[6]. Ce sont des organismes internationaux établis par des Etats ayant des intérêts communs en matière de pêche. Elles visent à renforcer la coopération régionale pour favoriser la conservation et l’exploitation durable des ressources halieutiques en haute mer et des stocks chevauchants. Cela passe notamment par la lutte contre la pêche illégale[7].

4.

La gestion des pêches au niveau international est-elle réellement efficace ? Pourrait-elle l’être ?

Si l’on prend comme critère la durabilité, il est clair que la gestion des pêches au niveau international n’est pas efficace. Il suffit de regarder l’évolution des stocks au niveau mondial (Figure 4) : elle est restée d’environ 90 millions de tonnes fraîches depuis 30 ans (Figure 4). Plusieurs espèces sont surpêchées. Nous sommes pourtant dans le contexte d’une montée en puissance d’un certain nombre 

de pays comme l’Inde, qui avec plus d’un milliard et demi d’habitants peut, en toute légitimité, réclamer sa part du gâteau. En Afrique, la situation peut devenir tendue pour la pêche européenne. Par exemple dans le cas du Sénégal où la Chine a passé des accords pour investir dans l’industrie de la pêche. Désormais, des navires sous intérêt chinois battent pavillon sénégalais. Les autorités nationales sénégalaises viennent d’ailleurs d’interdire des licences de pêches aux pays européens tout en offrant un accord avec la Turquie.

Peut-on pêcher plus de poissons ? L’océan pourrait-il être plus productif ? la réponse pourrait être oui, à condition de diminuer l’effort de pêche sur certaines espèces pour les laisser récupérer. C’est ce qui s’est déjà produit dans les décennies précédentes par exemple pour le hareng ou le thon rouge. Mais il est toujours difficile de convaincre les professionnels de pêcher moins aujourd’hui pour pêcher plus demain.  De toute façon on ne jouera que sur quelques pour mille en plus et pas sur un facteur deux.

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Figure 4 : Evolution des pêches mondiales (en millions de tonnes fraîches, hors algues et espèces protégées) depuis 1950 (crédit FAO)

PT : S’agissant des pêches illégales, faut-il créer une police internationale des pêches ?

PK : La pêche illicite, non déclarée et non réglementée (dite pêche INN) qui représente une part importante des captures (au moins 15 % au niveau mondial), est un vrai sujet. Pour lutter efficacement contre la pêche INN il faudrait passer des accords multinationaux, impliquant par exemple l’action de la marine nationale française. Celle-ci le pratique déjà par exemple pour la pêche à la légine dans la ZEE des îles australes et antarctiques françaises.

À noter qu’il existe des dispositions pour lutter contre les pêches illégales ou non durables. C’est ce qui s’est passé il y a quelques années pour les îles Féroé dont les poissons ont été interdits d’importation dans l’Union Européenne. En se basant sur les règlements en vigueur, l’UE interdit actuellement les importations de produits de la mer de plusieurs pays classés sur la liste rouge[8].

En conclusion, j’insiste volontiers sur la nécessité d’un travail en commun des scientifiques et des professionnels de la mer pour s’accorder sur une exploitation durable des ressources biologiques des océans soumis à forte pression dans le contexte d’une expansion démographique et du changement climatique à l’échelle mondiale.

[1] Bilan en carbone, oxygène et nutriments dans l'Atlantique nord-est : influence de la petite et de la moyenne échelle, thèse de l’Université de Bretagne Occidentale soutenue en 2008

[2] Conseil des ministres de l’UE : communiqué de presse, 11 décembre 2024.

[3] FAO https://openknowledge.fao.org/server/api/core/bitstreams/15b4c6a1-c73c-4292-82e8-85357e034f12/content

[4] https://www.europarl.europa.eu/news/fr/press-room/20240223IPR18078/le-parlement-adopte-un-reglement-pour-restaurer-20-des-terres-et-des-mers

[5] 8 février 2025. The Guardian : Fishing rights will not derail EU-UK security pact, says European Council president. With member states keen to link quotas to any deal, António Costa says defence and fisheries 'are different things.

[6] https://www.comite-peches.fr/la-peche-francaise/les-acteurs-de-la-gestion-des-peches/

[7] La nature des ORGP est variable, certaines ont été créés après-guerre sous l’égide de la FAO pour pallier le manque de volonté politique des Etats en la matière, d’autres se sont créés de manière autonomes et indépendantes.

[8] https://oceans-and-fisheries.ec.europa.eu/document/download/dac17bdf-42cf-4525-884c-44050b31d6a0_en?filename=illegal-fishing-overview-of-existing-procedures-third-countries_en.pdf

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